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Unité des études politiques du centre
**Introduction :**
Le Soudan, en tant que l’un des plus grands pays africains en termes de superficie et de potentiel, a connu une détérioration rapide de ses conditions politiques, économiques et sociales depuis la sécession du Soudan du Sud en 2011. Cette dégradation s’est manifestée par de multiples crises, culminant avec une guerre civile dévastatrice de 2023 à 2025. Cette étude vise à analyser les facteurs complexes ayant conduit à cette détérioration, en mettant l’accent sur l’interaction complexe entre facteurs historiques, structurels, économiques et politiques qui ont façonné le paysage soudanais actuel. L’étude repose sur une méthodologie analytique complète combinant analyse historique, économique et politique, et s’appuie sur des rapports internationaux, des études académiques et des analyses de terrain.
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**1. Héritage historique et racines profondes de la crise (2011-2025)**
L’héritage historique est un facteur clé pour comprendre les complexités de la crise soudanaise actuelle. Depuis l’époque coloniale, l’administration anglo-égyptienne a renforcé les divisions régionales et tribales, gérant le nord et le sud du Soudan comme deux entités distinctes, approfondissant le fossé entre les régions et créant des identités concurrentes. Le système administratif colonial appliquait une politique de « diviser pour mieux régner » qui favorisait les loyautés tribales au détriment d’une identité nationale unifiée (Abdullah Ahmed Ibrahim, 2018, pp. 45-47).
Après l’indépendance en 1956, les gouvernements successifs n’ont pas réussi à construire un État national unifié. Les élites dirigeantes de Khartoum ont continué à marginaliser les régions périphériques, en particulier le Darfour, le Sud-Kordofan et le Nil Bleu. Cette marginalisation systémique a conduit à l’émergence de mouvements rebelles armés, qui se sont transformés en guerres civiles dévastatrices, épuisant les ressources du pays et perpétuant l’instabilité (de Waal, 2015, pp. 112-115).
Le long règne d’Omar el-Béchir (1989-2019) a laissé un lourd héritage à tous les niveaux. Bien qu’el-Béchir ait gouverné sous le slogan de la « Révolution nationale », son régime reposait sur l’islamisation de l’État comme idéologie dominante, marginalisait les forces politiques traditionnelles, dépendait fortement des institutions sécuritaires et militaires, et établissait des alliances opportunistes avec des acteurs régionaux et internationaux. Le régime se caractérisait également par l’opacité financière, favorisant la corruption généralisée (International Crisis Group, 2021, pp. 5-8).
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**2. Facteurs économiques structurels (2011-2025)**
La sécession du Soudan du Sud en 2011 a constitué un choc économique majeur pour le pays. En plus de la perte politique, le Soudan a perdu 75 % de ses réserves pétrolières, 50 % des revenus de son budget et 80 % de ses recettes d’exportation. Ces pertes massives ont entraîné un déficit budgétaire annuel de 3,5 milliards de dollars, plongeant l’économie soudanaise dans une crise structurelle profonde (World Bank, 2021, pp. 12-15).
Le gouvernement a mis en œuvre des politiques économiques inefficaces, aggravant la crise. Le Soudan a connu une hyperinflation atteignant 400 % en 2023, une dépréciation de la livre soudanaise de 3000 % depuis 2018, et un déficit commercial de 5 milliards de dollars. Les réserves de devises étrangères sont tombées à seulement 200 millions de dollars, insuffisantes pour importer les biens essentiels (IMF, 2023, pp. 5-7).
La corruption financière et administrative était un facteur majeur de la détérioration économique. Le Soudan a constamment été classé parmi les pays les plus corrompus selon l’indice de Transparency International. Des rapports indiquent que 4,5 milliards de dollars de revenus pétroliers ont disparu entre 2002 et 2011. De plus, 80 % des dépenses publiques étaient allouées au secteur sécuritaire et militaire, tandis que les réseaux de corruption s’étendaient aux hauts responsables et militaires (Transparency International, 2022, pp. 15-18).
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**3. Facteurs politiques et lutte pour le pouvoir (2011-2025)**
Les périodes démocratiques courtes n’ont pas permis d’établir un système démocratique stable. Pendant les phases démocratiques (1964-1969, 1985-1989, 2019-2021), le contrôle militaire sur la vie politique est resté fort, tandis que les partis politiques étaient faibles et fragmentés. L’absence de culture politique démocratique et les interventions régionales ont empêché la transition démocratique souhaitée (Berridge, 2023, pp. 23-25).
La période de transition (2019-2021) a été marquée par une lutte cachée entre les composantes du partenariat. Les militaires cherchaient à conserver leurs privilèges économiques et sécuritaires, tandis que les forces civiles insistaient sur une transition démocratique complète. Ce conflit a été exacerbé par des divisions au sein des Forces de la liberté et du changement et par l’échec de la réforme du secteur sécuritaire (International Crisis Group, 2022, pp. 8-11).
Le coup d’État militaire d’octobre 2021 a représenté un tournant. Il a entraîné la perte de légitimité internationale du gouvernement, la suspension de l’aide internationale, l’éruption de manifestations populaires, le retour de la violence dans les périphéries, et la détérioration des relations avec l’Occident. Le coup d’État a constitué un revers majeur pour le processus politique, ramenant le pays dans le cycle des luttes de pouvoir (UN Security Council, 2022, pp. 3-5).
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**4. Facteurs sécuritaires et militaires (2011-2025)**
Les conflits armés dans les régions périphériques ont continué malgré les attentes d’amélioration après la révolution. Le Darfour, le Sud-Kordofan et le Nil Bleu ont connu une montée de la violence tribale armée, la prolifération des milices et groupes armés, des déplacements et réfugiés persistants, et une augmentation des violations des droits humains. Les accords de paix successifs n’ont pas permis de résoudre les causes profondes du conflit (UNAMID, 2020, pp. 12-15).
Les milices, en particulier les Forces de soutien rapide, sont apparues comme une force parallèle à l’armée régulière, contrôlant des secteurs économiques clés, commettant des violations graves des droits de l’homme et devenant des acteurs politiques indépendants, constituant une menace directe pour la sécurité nationale et la stabilité (Human Rights Watch, 2023, pp. 7-10).
Les gouvernements successifs ont échoué à réformer le secteur sécuritaire. Ils n’ont pas réussi à intégrer les milices dans l’armée régulière, à placer le secteur sécuritaire sous autorité civile, à rendre responsables les auteurs de violations des droits de l’homme, ou à construire un appareil sécuritaire professionnel et neutre. Cet échec a permis la persistance des conflits (Institute for Security Studies, 2022, pp. 12-14).
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**5. Facteurs sociaux et identitaires (2011-2025)**
Le Soudan a connu une croissance significative des conflits identitaires. Les conflits tribaux sur les terres et les pâturages se sont intensifiés, le fossé entre le centre et les périphéries s’est élargi, et les discours ethniques et raciaux ont augmenté, tandis que la cohésion nationale s’affaiblissait. Ces facteurs ont créé un environnement propice aux conflits et à la violence (Haider Ibrahim Ali, 2015, pp. 34-36).
Les élites dirigeantes ont échoué à construire une identité nationale unifiée. Elles n’ont pas réussi à créer une narration historique commune, à garantir une citoyenneté égale, ou à développer un sentiment d’appartenance au-delà des lignes ethniques et régionales, laissant les sous-identités dominer (Haider Ibrahim Ali, 2015, pp. 89-92).
Les services sociaux ont fortement décliné dans tous les secteurs. Le système de santé s’est effondré, 80 % des établissements sont non opérationnels, l’éducation a décliné avec 3 millions d’enfants hors de l’école, les infrastructures se sont presque totalement effondrées, et la fuite des cerveaux a persisté (UNICEF, 2023, pp. 5-8).
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**6. Facteurs régionaux et internationaux (2011-2025)**
La politique internationale s’est caractérisée par des conflits et un manque de clarté. Les grandes puissances poursuivaient des intérêts concurrents, la communauté internationale n’a pas réussi à imposer des solutions efficaces, et les politiques des États-Unis et de l’UE étaient incohérentes, tandis que le rôle de l’ONU et de l’Union africaine restait faible et inefficace (Chatham House, 2023, pp. 27-30).
Les conflits régionaux ont eu un impact direct sur le Soudan. La guerre en Éthiopie, le conflit libyen, les rivalités dans le Golfe et la compétition internationale pour les ressources ont eu des effets importants sur la stabilité et la sécurité du Soudan (Royal United Services Institute, 2022, pp. 9-12).
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**7. Guerre civile et ses conséquences (2023-2025)**
La guerre civile qui a éclaté en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide a provoqué des conditions humanitaires catastrophiques. Les rapports indiquent plus de 8 millions de personnes déplacées, la quasi-totalité des infrastructures détruites, l’effondrement des systèmes de santé et d’éducation, et la famine dans plusieurs régions (UN OCHA, 2024, pp. 3-6).
La guerre a été marquée par de graves violations des droits humains par les deux parties, notamment des attaques contre les civils, des violences sexuelles, le recrutement d’enfants et le pillage des biens. Les discours ethniques et raciaux se sont intensifiés, approfondissant les divisions sociales (Amnesty International, 2024, pp. 12-15).
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**Conclusion :**
La détérioration du Soudan est un cas classique de l’interaction entre facteurs internes et externes. Les facteurs économiques et politiques se renforcent mutuellement, les dynamiques régionales créent des opportunités pour les acteurs locaux, la détérioration sociale entraîne davantage d’instabilité, tandis que la corruption est un facteur commun aggravant toutes les crises (International Crisis Group, 2023, pp. 8-11).
Trois scénarios potentiels se dessinent pour l’avenir : un scénario pessimiste de déclin continu et de guerre civile totale ; un scénario réaliste d’instabilité chronique avec violence intermittente ; et un scénario optimiste fondé sur un règlement politique complet et la reconstruction de l’État (analyse personnelle).
Les recommandations urgentes incluent, au niveau national : un cessez-le-feu immédiat, un dialogue national inclusif, une réforme radicale du secteur sécuritaire et militaire, la reddition de comptes pour la corruption, la récupération des fonds volés et l’adoption d’un modèle de gouvernance décentralisé (African Union, 2021, pp. 19-22).
Au niveau régional, il faut stopper les interventions négatives, soutenir les efforts de médiation africains et créer un mécanisme régional de surveillance des frontières. Au niveau international, il convient de coordonner les politiques envers le Soudan, de lier l’aide aux réformes politiques, et de soutenir les opérations de maintien de la paix et la construction de l’État (UN Security Council, 2022, pp. 18-21).
La détérioration globale du Soudan est le résultat inévitable de l’accumulation d’échecs historiques et structurels, où les facteurs internes ont interagi avec les interventions externes pour créer une crise multidimensionnelle. La résolution de la crise nécessite une approche globale qui traite les causes profondes et non seulement les symptômes, avec une volonté politique réelle des élites soudanaises et un soutien constructif de la communauté internationale.
L’avenir du Soudan dépend de la capacité de son peuple à tirer les leçons du passé et à construire un futur meilleur basé sur la citoyenneté égale, la justice et la paix. Avec ses vastes ressources humaines et naturelles et son riche héritage civilisationnel, le Soudan mérite de se relever, mais cela nécessite du courage pour affronter la réalité, la volonté de réformer le système et une vision claire pour l’avenir.
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**Références :**
**Références en arabe :**
1. Abdullah Ahmed Ibrahim, *Soudan : Crise et Renouveau Historique*, Centre des études soudanaises, 2018
2. Haider Ibrahim Ali, *État et identité au Soudan*, Dar Azza, 2015
3. Bashir Al-Wandi, *Mécanismes d’analyse du renseignement*, Centre européen pour les études de contre-terrorisme et de renseignement, 2022
**Références en anglais :**
4. de Waal, A. (2015). *The Real Politics of the Horn of Africa: Money, War and the Business of Power*
5. Mamdani, M. (2009). *Saviors and Survivors: Darfur, Politics, and the War on Terror*
6. Berridge, W. (2023). *Civil Uprisings in Modern Sudan: The ‘Khartoum Springs’ of 1964 and 1985*
**Rapports internationaux :**
7. International Crisis Group (2019-2023). Series of Reports on Sudan
8. World Bank (2013-2023). Economic Updates on Sudan
9. IMF (2023). *Sudan: Article IV Consultation*
10. UN Security Council (2022). *Report of the Secretary-General on the Situation in Sudan*
11. Human Rights Watch (2023). *Sudan: New Wave of Ethnic Violence in Darfur*
12. African Union (2021). *Report of the African Union Commission on the Situation in Sudan*
13. UNAMID (2020). *Final Report on Darfur Conflict*
14. UNHCR (2023). *Sudan Situation Report*
15. UNICEF (2023). *Education and Health in Sudan*
16. Transparency International (2022). *Corruption Perceptions Index: Sudan Case Study*
17. Chatham House (2023). *Regional Dynamics and the Crisis in Sudan*
18. Institute for Security Studies (2022). *Security Sector Reform in Sudan*
19. Royal United Services Institute (2022). *International Competition and Sudan’s Resources*
20. UN OCHA (2024). *Sudan Humanitarian Response Plan 2024*
21. Amnesty International (2024). *Sudan: War Crimes and Human Rights Abuses*
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